Equitable Origin
Les femmes autochtones au cœur de l’avenir numérique de l’Amazonie
Au plus profond de l’Amazonie, le peuple Siekopaai, l’un des peuples autochtones originaires de cette région, vit en harmonie avec la terre depuis plus de 3 000 ans, entre l’Équateur et le Pérou, transmettant de génération en génération un savoir ancestral grâce aux conteurs, guérisseurs et artisans céramistes.
Pourtant, ce lien a longtemps été mis à l’épreuve par des forces échappant à leur contrôle, notamment les industries extractives et le conflit politique qui opposa les deux pays en 1941. Une frontière fut alors tracée au cœur du territoire Siekopaai, divisant des familles de part et d’autre d’une ligne invisible qui les maintiendrait éloignées les unes des autres pendant des décennies. La distance et l’isolement ont entravé la capacité des Siekopaai à communiquer et à s’organiser dans un monde en rapide évolution.
Aujourd’hui, une nouvelle forme de lien voit le jour, non pas pour remplacer les traditions, mais pour contribuer à leur préservation. Le projet « Sianëtsio sikowa’i : Amazonie toujours connectée » est bien plus qu’une simple initiative de connectivité. C’est l’histoire d’un peuple qui a choisi de construire son propre avenir numérique à sa manière, guidé par les voix et les actions de sa communauté autochtone. Mis en œuvre par TechSoup Global, en partenariat avec Equitable Origin et avec le soutien du programme de subventions BOLT de la Fondation Internet Society, le projet a permis de déployer des réseaux Internet communautaires sur l’ensemble du territoire Siekopaai, en Équateur et au Pérou.
« Avant qu’Equitable Origin n’entre en contact avec notre communauté dans le cadre du programme CEFO Indígena, il était très difficile de communiquer avec les membres de notre famille vivant dans des communautés éloignées », explique Liliana Payaguaje, de l’Association des femmes Keñao. « Pour nous retrouver, nous devions entreprendre un voyage de trois à quatre jours depuis notre côté de la frontière équatorienne. » De son côté, Sergio Sandoval, technicien communautaire, explique : « Dans l’Amazonie péruvienne, lorsque nous n’avions pas accès à Internet, nous communiquions par radio. C’était difficile : mon village était coupé du reste du monde. Nous n’avions aucune idée de ce qui se passait ailleurs. »

Pendant des années, le manque d’accès à Internet a profondément marqué le quotidien du peuple Siekopaai. Selon une étude réalisée en 2021 par Equitable Origin – CEFO Indigena (Centro de Fortalecimiento de los Derechos Indígenas), moins de 4 % des 1 500 communautés de l’Amazonie équatorienne et seulement 2,5 % des 2 800 communautés de l’Amazonie péruvienne disposent d’un accès à Internet à haut débit.
Dans les territoires Siekopaai, où vivent environ 2 000 personnes, l’exclusion numérique est le reflet de générations de déplacements forcés et limite l’accès aux soins de santé, à l’éducation et aux opportunités économiques. Les jeunes quittaient leur territoire à la recherche de meilleures perspectives; les aînés redoutaient le déclin de leur langue et de leur culture; et les femmes se heurtaient à des obstacles supplémentaires, notamment les rôles qui leur étaient traditionnellement attribués, limitant leur mobilité et leur participation, ainsi que l’absence d’outils numériques dans leurs propres langues.
Pourtant, ce sont les femmes, notamment les jeunes responsables communautaires et les artisanes, qui ont commencé à imaginer de nouvelles façons de mettre la connectivité au service de leur communauté. Ancrées dans leur rôle de gardiennes du savoir et d’organisatrices, elles ont perçu Internet non comme une menace, mais comme un moyen de renforcer leur culture, de renouer les liens familiaux et de créer de nouvelles perspectives.
Les femmes au cœur de la connectivité
Une jeune génération de femmes s’est imposée comme le fer de lance de la connectivité. Les femmes Siekopaai ont été à l’origine d’un mouvement visant à adopter de nouvelles technologies et à en exploiter le potentiel afin de favoriser la réunification virtuelle de leur peuple et la préservation de leurs territoires. Aux côtés de l’Association des femmes Keñao, qui réunit les artisanes céramistes de la communauté de Siekoya Remolino en Équateur, des techniciennes locales ont appris à gérer le réseau Internet et à l’utiliser pour préserver les savoirs et les valeurs transmis par leurs aînés.
Au cœur de cette initiative se trouve une idée simple, mais puissante : l’humain passe avant la technologie. Plutôt que de déployer Internet sous la forme d’un service externe, le projet a soutenu la mise en place de réseaux communautaires reposant sur des infrastructures locales, conçues, détenues et gérées par les Siekopaai eux-mêmes. Six communautés ont été connectées et quelque 360 habitants utilisent aujourd’hui activement ces réseaux, non seulement pour accéder à l’information, mais aussi pour renforcer les liens communautaires au-delà des frontières.
L’une des caractéristiques essentielles de ce modèle est sa gouvernance portée par les femmes. Treize personnes, dont sept femmes, ont été formées pour assurer l’animation et l’administration des réseaux Internet communautaires. Dans quatre communautés, les associations de femmes supervisent désormais l’utilisation du réseau : elles définissent les règles d’usage, gèrent les finances et veillent à la sécurité numérique. Elles ouvrent également de nouvelles perspectives économiques grâce aux outils numériques. En s’appuyant sur la photographie et des plateformes de conception graphique pour créer des catalogues de céramiques traditionnelles, elles font connaître leur savoir-faire à de nouveaux marchés tout en préservant les connaissances ancestrales. Liliana Payaguaje, de l’Association des femmes Keñao, explique : « Désormais, nous pouvons faire découvrir notre mode de vie grâce à notre réseau communautaire. C’est notre forme de résistance culturelle. »

Les associations de femmes ont coorganisé huit rencontres communautaires tout au long de l’année, en s’appuyant sur le réseau communautaire pour la communication, l’éducation, la diffusion culturelle et la gestion organisationnelle. Par ailleurs, cela représente une opportunité importante pour les jeunes générations : « Nous avons besoin que nos jeunes fassent des études, afin qu’ils puissent appréhender la réalité qui nous arrive du monde occidental et mesurer la valeur de la culture Siekopaai. Ils pourront alors exprimer leurs aspirations et revendiquer ce qu’ils souhaitent », déclare Yadira Ocoguaje, fondatrice de Keñao et membre du conseil d’administration d’Equitable Origin.

La communauté au cœur de la prise de décision
Ce qui distingue ce projet, c’est son engagement fondamental en faveur d’une prise de décision menée par la communauté. L’approche d’Equitable Origin pour l’ensemble de ses projets repose sur le soutien aux assemblées communautaires, afin qu’elles décident collectivement si et comment les réseaux doivent être déployés, gouvernés et gérés. Des antennes ont été installées dans les plus grands arbres de la forêt par les Kënapu Tiyo, un groupe de spécialistes autochtones habitués à grimper à la cime des arbres pour y récolter de la nourriture. Des installateurs solaires autochtones locaux ont déployé des systèmes de batteries hors réseau, tandis que les femmes ont assuré la gestion du réseau.
Joaquín Wray, directeur du programme CEFO Indígena d’Equitable Origin, explique : « Plus de 95 % des peuples autochtones de l’Amazonie équatorienne et péruvienne n’avaient pas accès à Internet, et lorsque la connectivité arrivait, elle s’accompagnait souvent de risques pour les cultures des peuples qui protègent l’Amazonie. Notre modèle primé de connectivité significative repose sur le principe du consentement libre, préalable et éclairé. Nous travaillons en partenariat avec les femmes autochtones dans la gouvernance des réseaux, en leur donnant les outils nécessaires pour gérer les contenus qu’elles jugent pertinents et sûrs. » Le résultat est une connectivité porteuse de sens qui renforce la gouvernance, la culture et les moyens de subsistance, et qui intègre la connectivité, le leadership des femmes et le suivi territorial au sein d’un même écosystème.

Les résultats ont dépassé les attentes et la connectivité a transformé la gouvernance transfrontalière. L’Organisation indigène des Siekopaai du Pérou (OISPE) utilise désormais les réseaux communautaires pour maintenir une communication régulière et protéger le territoire Siekopaai menacé. Les sentinelles communautaires et les grimpeurs d’arbres utilisent Internet pour suivre et transmettre les informations sur les activités du territoire. « Le soutien de la Fondation Internet Society a été essentiel pour rendre possible cette forme de connectivité à la fois significative, sûre et économiquement durable pour le peuple Siekopaai, en accord avec sa vision de la gouvernance territoriale, de la protection de la nature et de la culture », souligne Joaquín Wray.

Ce projet illustre l’approche de financement de la Fondation Internet Society, alignée sur la stratégie 2030 de l’Internet Society, qui vise à garantir à tout le monde un accès à Internet abordable, fiable et sûr. Faire de la connectivité centrée sur la communauté une priorité constitue l’un des moyens les plus efficaces d’atteindre les populations les plus difficiles à toucher, notamment les peuples autochtones et les femmes, qui font partie des publics prioritaires de l’Internet Society et de la Fondation Internet Society.
Chris Burns, vice-président chargé de la philanthropie à la Fondation Internet Society, explique ce que représente ce projet : « Le projet Siekopaai est une démonstration puissante de ce que signifie une connectivité porteuse de sens lorsque les communautés sont réellement aux commandes. Voir des femmes autochtones assurer la gouvernance de leurs propres réseaux, protéger leur culture, renouer les liens familiaux de part et d’autre des frontières et construire des perspectives économiques à leur manière correspond exactement au type d’impact que nous cherchons à soutenir. »
Ce partenariat s’inscrit dans une relation en cours de développement avec Equitable Origin, une organisation bénéficiaire qui a reçu en 2023/2024 une subvention « Connecter les non connectés » afin de mettre en œuvre trois réseaux communautaires dans la région de Nangaritza, en Amazonie équatorienne. Ces réseaux sont désormais opérationnels et gérés par des techniciens shuar locaux, et desservent environ 200 utilisateurs. Jason Switzer, directeur général d’Equitable Origin, décrit une ambition plus large : « Nous sommes reconnaissants du soutien de la Fondation Internet Society, qui a permis de connecter le peuple Siekopaai sur l’ensemble de son territoire ancestral, entre l’Équateur et le Pérou, au cœur de l’Amazonie. Notre vision ambitieuse est d’étendre ce modèle à 15 peuples autochtones transnationaux d’ici 2035, en collaborant avec des partenaires qui partagent, avec la Fondation Internet Society et Equitable Origin, la conviction du potentiel d’Internet au service des populations. »

En fin de compte, l’histoire des Siekopaai transmet un message subtil mais puissant : Internet n’est pas forcément une menace pour les cultures ; il peut au contraire devenir un outil de transmission culturelle, guidé par les voix des communautés.
Au-delà de la connectivité, l’histoire de « Amazonie toujours connectée » franchit déjà les frontières et touche un public international. Le documentaire « Si’aniëtsio Siekowa’I – Amazonia Siempre Conectada », réalisé par Martín González, a été sélectionné dans plusieurs festivals internationaux, mettant en lumière le projet de connectivité mené sur le territoire Siekopaai.
Pour en savoir plus sur l’inclusion numérique et la connectivité des peuples autochtones, consultez ces articles (disponibles en anglais) de l’Internet Society :
– Inclusion numérique et connectivité des peuples autochtones
– Qu’est-ce que la connectivité autochtone ? Et pourquoi cela nous concerne tous ?
Remarque : le programme de subventions BOLT – Building Opportunities/Leveraging Technologies – n’est plus ouvert aux candidatures. Nous vous invitons à consulter le nouveau programme de subventions « Connectivité centrée sur la communauté » pour les prochaines opportunités de financement.
